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16/06/2013

Erdogan ou le retour d’Osman

 
erdogan_en_ahmadinejad1.jpgLes derniers manifestants de la place Taqsim viennent d’être chassés manu militari sur ordre du premier ministre, l’islamiste « modéré » Recep Erdogan. Cela met ainsi fin à une crise politique sans précédent depuis la victoire de l’AKP en 2002. Mais cela permet surtout de mettre un sérieux frein, si ce n’est un arrêt définitif, au processus d’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne, puisque même l’un de ses plus fervents partisans, Stefan Füle, commissaire à l’élargissement, a été pris à partie par Erdogan.

Lorsqu’en 2005, après le baroud d’honneur de l’Autriche, négociant son renoncement en échange d’une adhésion accélérée de la Croatie, qui a tout de même mis huit ans, ce pays ne devenant le 28ème membre de l’Union que dans un peu moins de quinze jours, les pourparlers d’adhésion avec la Turquie ont été entamés, malgré une opinion publique européenne de plus en plus opposée à ce qu’un pays essentiellement asiatique et musulman nous rejoigne, un formidable cadeau a été fait en faveur de l’AKP d’Erdogan.

Alors que l’islamiste Erbakan, et ancien mentor d’Erdogan, avait réussi à amener son parti, le Refah, aux portes du pouvoir, l’armée laïque, défendant l’héritage de Kemal Atatürk, était intervenue en force pour l’en chasser. Erdogan choisit donc la voie du renard, en avançant masqué, selon la fameuse stratégie de la taqija islamiya. Il se présenta donc à la tête d’un parti « islamiste conservateur », le fameux AKP, qu’il présenta d’une manière rassurante comme une sorte de « démocratie musulmane », une variante turque de la CDU (chrétiens-démocrates) allemande. Il fut en outre associé au Parti Populaire Européen (PPE).

C’est au nom de l’adhésion à l’UE, et de la légitimité démocratique qu’il obtint par les urnes, bénéficiant du soutien d’une classe moyenne « islamique », nouveaux riches venus du fond de l’Anatolie profonde, demeurée conservatrice, qu’Erdogan put s’en prendre à tous les garde-fous qui empêchaient la réislamisation officielle du pays, conséquence d’une réislamisation de fait d’une partie de la société turque.

Il écrasa ainsi toute velléité de révolte de l’armée, neutralisant ses chefs, associés dans de nombreux cas au fameux complot « Ergenekon ». Cela lui permit d’étêter l’armée de ses généraux laïcs mais aussi de soumettre les media, de nombreux journalistes indépendants ayant été traduits devant les tribunaux. En effet, aux yeux de l’UE, le pouvoir de l’armée était incompatible avec une démocratie digne de ce nom, mais la Turquie n’était pas une démocratie comme les autres. Les militaires jouaient sur le principe un rôle politique dont il n’était pas normal qu’ils puissent disposer, mais il aurait fallu que la Turquie soit prête à s’en passer, ayant la maturité nécessaire. Or, on le constate une fois de plus, la société turque a encore du chemin à faire, et cette « démocratie modèle », selon la prétention de Davutoglu, est loin de l’être.

Le problème pour cette jeunesse stambouliote qui en a assez des diktats de l’autocrate d’Ankara, de ses arrêtés anti-alcool et de son apologie constante du voile islamique, qu’il impose à sa femme et à ses filles, c’est qu’elle est minoritaire dans le pays. Avec Erdogan, les beyar Türkler, dont Atatürk était le plus remarquable représentant, ont perdu de leur superbe, le pays ne leur appartenant plus. Descendants d’arméniens survivants, chrétiens, kurdes ou alévis, kémalistes (CHP) et nationalistes (MHP), tous représentent un obstacle vers le rétablissement du califat, vers le néo-ottomanisme dont Erdogan et Davutoglu sont les fers de lance. A un Atatürk présentant son peuple comme descendant des Hittites indo-européens, à un mouvement national prônant le pantouranisme, Erdogan défend l’umma islamiya et se veut le représentant de la rue arabe, d’où ses violentes diatribes contre Israël.

Tant qu’Erdogan bénéficiera du soutien d’une bourgeoisie conservatrice et affairiste, faisant de l’islam sa référence culturelle, l’AKP sera inébranlable. Ce n’est pas une raison pour que l’Union Européenne continue de faire son jeu, comme elle l’a fait depuis des années. Le seul geste d’encouragement face à cette Turquie qui ne veut pas ressembler à l’Iran voisin, ce serait de mettre fin d’une manière unilatérale au processus d’adhésion, signifiant ainsi que les Européens ne sont plus dupes des manœuvres d’Erdogan et de ses amis. En isolant le gouvernement AKP, on pourrait ainsi le faire vaciller sur ses bases. Et ce ne serait que justice, puisque Erdogan ne se gêne pas pour insulter ouvertement l’Union Européenne lorsque, par exemple, le parlement européen manifeste ses inquiétudes face à un état turc trop répressif.

Ce qui est intéressant dans cette affaire, c’est qu’elle commence à ouvrir les yeux d’une partie de la gauche intellectuelle, à l’instar de Jacques Julliard dans « Marianne » ou de Franz-Olivier Giesbert dans « Le Point », contraints de rejoindre l’analyse d’un Eric Zemmour pour « Le Figaro ». Le soutien affiché d’un François Hollande vis-à-vis d’une Turquie islamo-asiatique n’est plus tenable, et d’ailleurs, on n’a guère entendu le président sur cette question. Il est vrai que la répression policière excessive de la Manif’ pour Tous ne lui permet pas de donner des leçons à Erdogan. Enfin, La position pro-turcs de Michel Rocard devient réellement inaudible, et celle de Daniel Cohn-Bendit, expliquant qu’il faut ouvrir dès à présent les chapitres concernant la justice et les droits fondamentaux, franchement grotesque.

Thomas FERRIER (PSUNE/LBTF)

09/10/2011

Brèves européennes... (3)

1277196175_euro-russia05_5.jpgPOLOGNE

Ce dimanche 8 octobre, les électeurs polonais décident de leur avenir en votant pour renouveler leur parlement. Deux choix essentiels s’offrent à eux : le PO (Parti Libéral) de l’actuel premier ministre Donald Tusk et le PiS (Parti Conservateur) de Jaroslaw Kaczynski, frère jumeau de l’ancien président décédé. La gauche sociale-démocrate semble à nouveau proposer une candidature de témoignage, alors qu’elle est en outre concurrencée par une liste baroque, anticléricale et libertaire, défendue par un nouveau venu, Janusz Palikot, homme aux deux visages, comme son prénom l’indique, puisqu’il défendait auparavant une ligne politique conservatrice. Tusk a déçu un certain nombre de ses partisans par le peu d’audace de ses réformes, même si son principal adversaire est à lui seul un programme en faveur du PO. En effet, Kaczynski s’est fait récemment connaître pour ses nouvelles diatribes germanophobes, s’attaquant violemment à Angela Merkel, qu’il accuse d’être arrivée au pouvoir par le biais de forces occultes, et de vouloir relancer une politique impérialiste allemande dont la Pologne serait à nouveau victime, tout en maintenant en même temps une ligne russophobe. En outre, il éprouve une vive détestation de l’Union Européenne, même s’il a mis de l’eau dans son vin, renonçant à son hostilité de principe à l’€.

Toutefois, les derniers sondages montrent une quasi égalité entre les deux mouvements, alors que les sociaux-démocrates sont annoncés en dessous de 10% et que la liste Palikot émerge désormais au-dessus de ce seuil. Le PSL (« parti paysan ») est annoncée aux alentours de 9%. Si cette tendance se confirme dans les urnes, Tusk devra probablement s’allier non seulement au PSL mais aussi à au moins l’un des deux partis de gauche. Le bon score attendu du PiS s’explique quant à lui par l’absence de listes nationalistes, car ni la Ligue des Familles Polonaises (LPR) ni Autodéfense (Samoobrona), ce dernier parti ne se remettant pas du suicide de son président-fondateur Andrzej Lepper, ne seront présents.

Selon les résultats attendus en soirée, il est possible que demain la Pologne soit relativement ingouvernable et nécessite la coalition des contraires afin de maintenir le gouvernement en place. Même si le PiS arrivait ce soir en tête des suffrages, il ne bénéficierait d’aucun allié pour forger une majorité parlementaire.

TURQUIE ET UNION EUROPEENNE

Recep Erdogan continue dans ses diatribes envers Israël et envers Chypre. Il a à nouveau rappelé que selon lui Israël, disposant de l’arme nucléaire, représentait une menace pour tout le Proche-Orient. Il continue en outre de menacer Chypre de rétorsions si la partie grecque de l’île exploite à son seul profit les nouveaux gisements sous-marins découverts. Alors que le président français était en visite diplomatique en Arménie, ce dernier en a profité pour tactiquement relancer la question turque en demandant que la Turquie reconnaisse explicitement la politique génocidaire dont les Arméniens d’Anatolie ont été victimes en 1915. Clin d’œil aux électeurs d’origine arménienne, mise en difficulté de la gauche parlementaire, désormais majoritaire au sénat, ou façon de provoquer la Turquie afin de rassurer les électeurs UMP, le coup d’éclat de Nicolas Sarkozy a atteint son but.

En réponse, le ministre des affaires étrangères Ahmet Davutoglu a réagi en demandant à la France de reconnaître le « génocide algérien ». Mais la faute des uns n’atténue en rien la faute des autres, et ce qu’ont subi les Arméniens est de toutes façons sans commune mesure avec la répression colonialiste du mouvement indépendantiste algérien. Ce refus explicite n’est pas surprenant ; il était même prévisible. Mais il permet de montrer le gouvernement turc AKP sous un autre angle. L’AKP continue d’ailleurs de mettre en œuvre la politique néo-ottomane prônée par Davutoglu, en envoyant des entrepreneurs turcs auprès du mouvement de libération libyen. Rappelons que l’Algérie, à laquelle Erdogan a implicitement apporté son soutien, en réponse à l’exigence de reconnaissance de l’arménocide, tout comme l’Egypte et comme la Libye, faisait partie de l’ancien empire ottoman.

La Turquie piétine l’Union Européenne et celle-ci n’ose pas affirmer sa puissance et se faire respecter. Au lieu de rompre les pourparlers d’adhésion, par des biais détournés, certaines institutions bruxelloises associent même la Turquie.

GEORGIE / RUSSIE

Nicolas Sarkozy a tenu également à apporter son soutien au gouvernement géorgien, tout en ménageant Moscou. Qu’il veuille reconnaître la vocation géorgienne à rejoindre l’Union Européenne me paraît une bonne chose, mais ce faisant, il apporte aussi une caution morale au président Saakachvili, qui n’est vraiment pas un modèle de démocrate. Cette maladresse, même si le propos a été beaucoup plus prudent que vis-à-vis de la Turquie, ne va pas dans le sens d’une politique euro-russe qui est pourtant absolument nécessaire. Au contraire, œuvrer à la réconciliation russo-géorgienne, ce qui passe par le départ du président géorgien actuel, reconnaître aussi la légitimité des Abkhazes et Ossètes à disposer d’un état souverain respectant leur identité, et tendre la main à la Russie, voilà au contraire ce qui aurait été une politique utile.

A chaque fois qu’on dit non à la Turquie, il faut dire systématiquement oui à la Russie.

ALLEMAGNE

La CDU redécouvre l’Europe. Après qu’Ursula von der Leyen ait exprimé son soutien à l’idée des Etats-Unis d’Europe dans le cadre d’une politique plus sociale, on découvre Nikolaus Meyer-Landrut, francophile patenté, époux d’une française d’ailleurs. Ce partisan résolu de l’€ mais aussi d’une Europe plus fédérale, proche de Valéry Giscard d’Estaing, semble désormais écouté par Angela Merkel, qui se contraint à une politique plus ouvertement europhile, malgré d’évidentes réticences. Alors que la FDP sombre élection après élection et que le rôle dévolu à la CSU semble s’évaporer, la CDU a besoin de transmettre un nouveau flambeau à une nouvelle génération de responsables chrétiens-démocrates qui sauront dire un grand oui à l’Europe, ce qu’Angela Merkel n’a pas su faire. Toutefois, les élections de 2013 devraient annoncer la victoire d’une coalition SPD/Grünen, sauf si Die Linke réalise un très bon score. Si le PS gagne en 2012 et la SPD en 2013, il y a un danger très fort que la politique d’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne soit relancée, ce qui ne serait pas rendre service au projet européen et aux idées (authentiquement) européistes.

18/09/2011

Brèves européennes…

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RUSSIE

Dmitri Rogozine, ancien dirigeant du mouvement patriotique Rodina et désormais depuis plusieurs années ambassadeur de la Russie à l’OTAN, répondait ce samedi à une interview du journal Le Figaro. Il convient de souligner la profonde lucidité de cet homme politique russe sur la situation de l’Europe et sur les évolutions actuellement constatées dans le monde musulman.

Rogozine rappelle le caractère pleinement européen de la Russie, qui a étendu notre civilisation jusqu’à Vladivostok, considérant ainsi l’expansion territoriale vers la Sibérie comme une avancée de l’Europe et non comme une asiatisation de la Russie. Cela rappelle le propos de Vladimir Poutine en 2005 sur la « Grande Europe de l’Islande à l’Oural et par extension au Pacifique ». Il en profite pour rappeler aux européens de l’ouest qu’ils souffrent du multiculturalisme, remettant en cause leur européanité. L’européanité de la Russie ainsi affirmée, Rogozine s’oppose au courant eurasiste qui bien au contraire présente le peuple russe, contre les évidences historiques, comme un peuple spécifique.

Avec une évidente franchise, Rogozine expose la vision russe actuelle du monde musulman, qui lui apparaît menaçant, en Asie Centrale où il craint le départ des troupes de l’OTAN d’Afghanistan, et pris dans un choix cornélien entre la dictature et l’islamisme. Ce faisant, il reconnaît explicitement que la Russie a préféré choisir un tyran en Tchétchénie de peur d’une déstabilisation islamiste beaucoup plus dangereuse. Cela explique que, tout en refusant de soutenir les dictateurs arabes, la Russie s’oppose à leur déchéance, de peur de les voir remplacés par bien pire. Il est indéniable que la situation égyptienne actuelle, avec les manifestations anti-israéliennes et islamiques dans les rues, est plus que préoccupante. On comprend ainsi que dans le cas de la Syrie, la Russie ne permettra pas aux occidentaux de recommencer l’aventure lybienne.

Par ce positionnement sincèrement européiste, Rogozine rappelant à juste titre que les négociations bilatérales USA/Pologne risquent de mettre les autres européens devant un désagréable fait accompli, sans tomber dans les travers d’un anti-américanisme obtus, l’ambassadeur russe à l’OTAN apparaît comme le représentant de l’Europe authentique et européenne face aux intérêts et/ou aux soumissions atlantistes.

TURQUIE ET UNION EUROPEENNE

La victoire, déjà évoquée à plusieurs reprises sur notre blog, de l’AKP aux dernières élections législatives, encourage les accents autoritaires et islamisants du premier ministre Recep Erdogan, nouvelle idole de la rue arabe, et modèle pour les islamistes tunisiens et égyptiens. Les arrestations arbitraires de journalistes, de militaires et de penseurs laïcs, dans le cadre du procès de l’organisation Ergenekon, continuent, jusqu’à en émouvoir les journaux occidentaux tels que Marianne.

Cette arrogance atteint désormais des sommets. Après avoir renvoyé l’ambassadeur d’Israël en Turquie, Erdogan a menacé Israël de faire escorter les éventuelles flottilles « humanitaires » crypto-islamistes vers Gaza par des bâtiments de guerre de l’armée turque. Il menace les Européens de geler les relations diplomatiques avec eux si la présidence de l’UE est confiée en juillet 2012 à la Chypre grecque, contre laquelle il continue de se déchaîner tout en souhaitant une théorique réunification de l’île qui servirait de cheval de Troie turc dans l’UE.

Son ancien ambassadeur à Berlin affirme quant à lui dans Die Welt que « l’Union Européenne devrait prier la Turquie d’adhérer » et que les Turcs n’ont aucune raison de vouloir s’assimiler à la société allemande. Bien au contraire, il réclame pour eux une exception culturelle et la double nationalité. Rogozine rappelait avec ironie que Berlin était désormais la troisième ville turque la plus peuplée.

Europhobie islamisante, affirmation d’un certain nationalisme turc (dans le cas de Chypre), répression contre les Kurdes, hostilité avec Israël, rompant avec une tradition diplomatique ancienne, Erdogan met en place cette politique néo-ottomane proposée par son ministre Davutoglu. Ajoutons que récemment certains Egyptiens ont souhaité, alors que l’annonce d’une visite d’Erdogan était prévue, rappeler les liens anciens entre eux et les Turcs. Comme alternative à l’adhésion européenne, qui sert surtout pour l’AKP à briser l’indépendance de l’armée, et qui semble s’éloigner par la propre volonté du gouvernement turc, tout en continuant d’affirmer le contraire (principe classique de taqija), Erdogan envisage une grande politique moyen-orientale, pro-arabe et d’amitié avec l’Iran islamiste.

Les gouvernements européens devraient prendre acte des choix géopolitiques d’Erdogan et lui fermer définitivement la porte de l’UE. Cela permettrait éventuellement un choc salvateur en Turquie même, un renouveau kémaliste comme en 1923. Et surtout cela trancherait l’épineuse question des frontières sud-orientales de l’Union Européenne. Une autre réponse à la Turquie de la part de l’Europe serait de condamner explicitement l’occupation illégale d’une partie de Chypre par ce pays depuis 1974 et d’exiger son évacuation.

07/08/2011

La Turquie et l’Union Européenne : état des lieux en août 2011

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erdogan-1.jpgAprès le troisième succès électoral de l’AKP turc de Recep Erdogan, réunissant près de 50% des voix aux élections législatives, qu’en est-il de la question de l’adhésion turque à l’Union Européenne, principale revendication du parti lorsqu’il s’est imposé la première fois ?

Nous, euro-socialistes, avons toujours considéré que le pro-européisme d’Erdogan n’était qu’une façade pour dissimuler un calendrier islamiste de moins en moins caché d’ailleurs, et une stratégie pour affaiblir le principal contre-pouvoir turc, et défenseur de l’héritage kémaliste, l’armée. Bien sûr, dans un état démocratique digne de ce nom, il n’est pas normal que l’armée puisse déterminer la politique de la nation, et bien évidemment qu’elle intervienne pour démettre un gouvernement qui lui déplairait. Mais la démocratie est un combat de tous les jours, résulte toujours d’une démopédie efficiente, et ne se décrète pas. Rome ne s’est pas faite en un jour.

Lorsque Mustafa Kemal fonda l’état turc moderne, il savait que le pays n’était pas encore prêt pour la démocratie, de même que le maréchal Pilsudski en Pologne avait été contraint de tenir le pays avec une certaine poigne à une époque où certains autoritarismes populaires voulaient s’imposer. Il avait analysé le principal obstacle à sa politique d’européanisation, qui restait néanmoins nationaliste, à savoir l’islamisme. Il avait cependant été contraint de tempérer son hostilité à l’islam par réalisme politique, dans un pays très majoritairement musulman et qui liait son identité nationale à cette religion. Pour Kemal, islam et démocratie étaient incompatibles, et la démocratie ne résulterait que de la victoire des idées nationales en version européanisées sur cette tradition qui lui paraissait étrangère.

Ainsi Kemal Atatürk voulut-il enraciner la tradition nationale turque dans le passé anatolien pré-islamique, fondant sa capitale sur les ruines de l’antique Ancyre (devenue Ankara) au cœur de la Cappadoce, et pas très loin d’Hattusa, l’ancienne capitale de l’empire hittite, en même temps que dans la turcité centre-asiatique et païenne, valorisée aujourd’hui encore par une partie du MHP, le parti nationaliste des « loups gris » (Bozkurtlar). Cette révolution morale, que Reza Shah tentera d’imiter en Iran et plus tard Zaher Shah en Afghanistan, impliquait de longues années de travail politique pour qu’enfin la démocratie émerge. Vouloir hâter la démocratie alors que le peuple n’est pas encore prêt, en revanche, c’est au final amener une nouvelle autocratie au pouvoir. En Iran, il y a eu Khomeiny. En Turquie, il y a Erdogan.

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