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21/02/2010

Mythe n°5 : les Albanais sont musulmans et ne sont pas européens - par Thomas Ferrier

dita-e-veres-009.jpgParmi les mythes politiques qui ont la vie dure apparaît naturellement celui de la non-européanité des Albanais, considérés ainsi en raison de l'islamité relative de l'Albanie, d'une occupation ottomane plus longue que dans les autres pays balkaniques, l'Albanie ne devenant indépendante qu'en 1913 soit près d'un siècle après la Grèce et la Serbie, et enfin d'une tenace propagande albanophobe, qu'elle soit le fait de nationalistes italiens hostiles à l'immigration albanaise ou de nationalistes serbes opposés à l'indépendance du Kosovo albanophone. Briser ce mythe c'est avant tout rendre hommage au peuple albanais, libéré depuis un peu moins de vingt ans de la dictature communiste la plus sombre d'Europe. Mais c'est aussi, d'un point de vue eurocentré, insister sur le principe de réconciliation nécessaire entre tous les Européens.

  • 1. Premier sous-mythe: les Albanais et l'islam.

Il est de bon ton de considérer l'Albanie comme un pays musulman sous prétexte que, selon une statistique de 1930, 70% des Albanais seraient musulmans, partagés entre l'islam sunnite et un islam hétérodoxe, le bektashisme. Aujourd'hui, en 2009, les chiffres sont en apparence contradictoire, utilisés selon les intérêts de tel ou tel groupe politique. Ainsi, la CIA estime que 80% des Albanais seraient musulmans, alors qu'en revanche selon le WCE[1] 39% des Albanais seraient musulmans et 35% chrétiens. Enfin, le site Operation World annonce même une dominante chrétienne avec 42% des albanais contre environ 39% de musulmans. Selon enfin le mouvement albanais Vargmal (« chaîne de montagnes »), 75% des Albanais seraient plus ou moins athées ou sans religion définie, indiquant que selon un sondage pour 62% des Albanais la religion n'est pas importante alors que seulement 33% estiment le contraire (et 75% contre 20% chez les 15-24 ans).


De fait, l'Albanie est un pays religieusement très composite et selon l'adage d'un poète du pays, la religion principale du peuple est l'albanisme ou patriotisme albanais. Chaque enfant albanais connaît dès son plus jeune âge le nom du plus grand héros de l'histoire, Gjergi Kastrioti, surnommé Skanderbeg, c'est-à-dire le « chef Alexandre », par analogie avec Alexandre de Macédoine. Kastrioti a combattu au XVème siècle aux côtés de la résistance albanaise aux Ottomans. Converti à l'islam dans son jeune âge, et engagé dans l'armée ottomane, il se libère de ses chaînes, repasse par choix au catholicisme et s'engage à défendre son peuple. Il mourra invaincu. Le pape de l'époque l'avait surnommé l'athlète du Christ pour rendre hommage à sa vaillance. 

Les Albanais sont un peuple de résistants en matière de religion. On s'accorde même à penser qu'au début du XIème siècle une majorité d'albanais était parvenue à demeurer païenne, le catholicisme n'étant dominant que dans les villes et sur la côte. C'est à partir de 1650 que le peuple albanais, subissant une répression féroce de la part des autorités ottomanes, aurait commencé à se convertir à l'islam pour faire cesser les persécutions, et alors même qu'une partie importante de la noblesse, pour conserver ses terres, était passée à la religion de l'occupant. Certains supposés albanais, comme Mehmed Ali, auraient d'ailleurs connu une carrière brillante au sein de la Sublime Porte.

Chez les catholiques comme chez les musulmans albanais, la religion païenne ancestrale a résisté même grimée derrière différents masques. Tous parlent du dieu monothéiste en l'appelant du nom de Zoti, c'est-à-dire « Zeus », ou bien encore de Perëndi, terme désignant un dieu en général mais plus particulièrement le dieu de l'orage et de la guerre, la variante albanaise de Thor. « Allah » n'est pas employé. Enfin, le nom de Tomor, qui est de plus en plus donné aux petits garçons albanais, est aussi une forme plus traditionnelle du dieu albanais du ciel, En. La sainte catholique la plus importante est Sainte Prenda, qui n'est autre que la déesse albanaise de l'amour Prenda, épouse de Perëndi, et variante albanaise de l'Aphrodite d'or.

Enfin, il est bon de rappeler qu'à l'instar de la plupart des pays européens, il existe depuis plusieurs années le mouvement païen Vargmal, valorisant notamment le culte du dieu du soleil Dielli, lié au symbole du tétrascèle, et honoré en particulier le 5 juin.

Il est certes à noter qu'au Kosovo, où moins de 10% des albanais sont chrétiens, une légère réislamisation a été constatée, due aux séquelles du conflit, mais là encore il faut rester prudent. Songeons qu'Ibrahim Rugova par exemple, un des leaders indépendantistes du Kosovo, aujourd'hui décédé, était lui-même catholique.

  • 2. Second sous-mythe: les Albanais et l'Europe.

De la même façon, en raison de leur islamité - dont on a vu qu'elle était essentiellement fantasmée - mais aussi en raison d'une supposée turquisation, donc asiatisation, de la population, certains en viennent à nier leur européanité aux Albanais. C'est notamment le cas des militants de la droite nationale en Europe, qu'elle soit italienne, française ou serbe, qui leur refusent ce droit parce qu'ils sont partisans de la Serbie dans le conflit du Kosovo, Serbie défendue parce qu'agressée militairement il y a un peu plus de dix ans par les Etat-Unis. D'autres confondent, sciemment ou pas, les Albanais modernes avec les Albanais du Caucase, terme antique désignant les ancêtres caucasiens des Azéris, à savoir les Lezgyens, en prétendant que le peuple albanais viendrait d'Asie et ne serait pas natif des Balkans.

Un premier rappel utile est de souligner que la langue albanaise est membre du groupe indo-européen, comme la grande majorité des langues d'Europe, comme les langues slaves bien sûr, comme le français et l'italien aussi. Anthropologiquement, ces Indo-Européens que sont les Albanais ne se distinguent nullement des autres peuples européens des Balkans.

L'étude rapide des emprunts de la langue albanaise au grec et au latin, et par exemple le nom des jours, où divinités albanaises (Hëna, la déesse de la lune ; Dielli, le dieu du soleil ; En, le dieu du ciel et la déesse Prenda pour le vendredi) et romaines (les jours Martë et Merkurë) alternent, montre que s'il n'est pas prouvé que les Albanais descendent des anciens Illyriens, même si c'est plus que probable, leurs ancêtres ont été de bonne heure en contact avec les Grecs, par exemple leur ancien dieu des océans Talasë empruntant son nom au terme grec de thalassa,  « la mer », et ont fait partie de l'empire romain.

L'hypothèse la plus logique, même si elle est fortement contestée en Serbie, est de penser que lorsque les Slaves envahirent les provinces romaines de Dalmatie, d'Illyrie et de Mésie, ils repoussèrent les Illyriens vers l'Epire, alors grecque. Ainsi l'Albanie actuelle, ancienne Epire hellénique, n'aurait pas été peuplée originellement d'Albanais, et le pays serbe actuel serait leur berceau. Les « Yougoslaves » seraient alors des Illyriens slavisés, comme nous sommes des Celtes latinisés par exemple. C'est dire à quel point les querelles entre peuples balkaniques n'ont guère de sens car leur parenté est profonde.

Conscients de la problématique liant albanité et islamité, plusieurs penseurs albanais ont même théorisé l'adhésion en masse au christianisme pour vaincre l'albanophobie. C'est le cas notamment d'Aurel Plasari qui propose une « reconversion collective des Albanais au catholicisme ». Bien avant, le roi Zogu avait tenté avec courage de moderniser le pays, de le mettre en conformité avec les standards européens, alors que dès le XIXème siècle, les penseurs albanais avaient choisi pour retranscrire leur langue l'alphabet latin. Malgré sa politique, et malgré la politique controversée, et par bien des aspects détestables, du communiste Enver Hoxha, l'Albanie est encore très en retard économiquement mais a pleinement retrouvé son européanité culturelle.

  • 3. Troisième sous-mythe: le problème du Kosovo.

En 1389, selon la tradition en honneur à Belgrade, l'élite de la chevalerie serbe se serait battue vaillamment contre les armées ottomanes lancées à la conquête de l'Europe. Ce n'est pas un mythe cette fois. Les courageux Serbes ont servi avec dignité et honneur notre continent et leur peuple, mais là où la vérité n'est pas totale, c'est qu'ils ne furent pas seuls. Comme l'a rappelé le français Alain Ducelier, spécialiste des Balkans,  aux côtés des Serbes il y avait des Valaques (roumains), des Bulgares, des Albanais et notamment 5000 combattants de Shköder menés par le courageux Gjergi Balsha.

Ainsi, à Kosovo Polje, au « Champ des merles », c'est l'armée européenne des Balkans, réunie pour l'occasion, qui est brisée par les Ottomans, ouvrant une deuxième fois la porte à ces derniers, qui avaient déjà pu s'emparer de la ville d'Andrinople (devenue Edirne) quelques décennies auparavant. Ensemble, et n'en déplaise à Milosevic qui en 1989 se servait de cette bataille pour valoriser les Serbes au détriment des Albanais, main dans la main, Serbes et Albanais combattirent ensemble contre l'ennemi et moururent ensemble. Cette bataille de Kosovo Polje de 1389 ne doit pas être utilisée comme facteur de division et de haine mais comme facteur de réconciliation.

Les Albanais du Kosovo, victimes d'un nationalisme serbe dévoyé, et les Serbes du Kosovo, victimes d'un nationalisme albanais dévoyé, font partie d'un même peuple, le peuple européen, et leurs ancêtres ont subi ensemble un joug étranger. Un état kosovar indépendant, à l'heure de l'unification politique du continent européen, n'a pas véritablement de sens, de même qu'il faut remiser au grenier toute idée de « Grande Serbie » ou de « Grande Albanie ». L'ensemble des Balkans occidentaux, Albanie et Kosovo compris, a vocation à faire partie de ce grand destin commun qu'est l'Europe unie.

Le Kosovo a eu en revanche une conséquence regrettable, c'est qu'en raison de l'inaction des états européens, les Etat-Unis ont pu se mêler de nos affaires et par un soutien habile aux Albanais, et ce au détriment de Serbes qu'ils n'hésitèrent pas à bombarder de manière infâme, ont divisé le continent, obligeant occidentaux et russes à choisir des camps opposés. La plus grande base américaine d'Europe est installée au Kosovo et en 2008 George W. Bush avait été acclamé par les habitants de Tiranë. Dans le cadre de la Grande Europe, où tous les Européens sont égaux et réconciliés dans la Pax Europaea, il faudra mettre fin à cette influence regrettable. En ce sens, les Albanais doivent comprendre que leur avenir n'est pas dans l'OTAN, qui met l'Europe sous tutelle, mais dans l'armée européenne à bâtir et dans l'Union Européenne.


En conclusion, c'est faire une grande injustice à un noble peuple européen, les Albanais, que de les considérer comme des non-européens en raison d'un passé complexe où, abandonnés par l'Occident, ils ont dû composer avec la force militaire occupant leur pays. C'est aussi une profonde erreur de souligner la prétendue islamité du pays alors que c'est oublier que les Arbërëshe, Albanais installés en Italie depuis le XVème siècle, sont tous chrétiens, et que même à l'époque de l'islamisation la plus complète, 50% au moins des Albanais rejetaient l'islam sunnite. C'est enfin négliger le fait qu'avec un demi-siècle de communisme, Hoxha ayant combattu les religions monothéistes, comme dans le reste de l'Europe d'ailleurs, une grande majorité des habitants est tout simplement athée. A Tiranë, la capitale, on chercherait en vain des jeunes albanaises portant le voile, aucun combattant albanais n'est allé au secours des Bosniens musulmans pendant la guerre, et le journal le plus écouté à la télévision n'est pas celui d'Al-Jazeera mais celui de la RAI. Enfin, une étude anthroponymique rapide démontre que moins de 8% des prénoms sont d'origine arabe ou turque (le pourcentage pour les jeunes femmes est beaucoup plus faible encore) contre 25% environ d'origine occidentale ou grecque, le reste étant des prénoms typiquement albanais. On retrouve ainsi de nombreuses jeunes femmes prénommées Bukura, déesse connue pour sa beauté, ou même Afërdita (Aphrodite), et des jeunes hommes portant le prénom des rois de l'ancienne Illyrie ou des dieux de la mythologie.

Thomas FERRIER (PSUNE)



[1] World Christian Encyclopedia

23:31 Publié dans Anti-mythes, Billets, Culture, Histoire, Religion | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : albanie, europe, kosovo, islam | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Commentaires

M. Ferrier je vous félicite pour votre article on peut dire qu'il a bien vécu et qu'il sera d'actualité encore pour longtemps.

@M.serguey stepanovic je me permets de vous citer.

---"La Serbie n'a nulle besoin de l'Europe, d'ailleurs j'espère comme la majorité de mes concitoyens que le pays ne soit jamais membre de l'Union européenne. Nous sommes avant tout serbe, slave et orthodoxe. La Serbie s'est toujours battue pour son indépendance, sa souveraineté, sa liberté. Elle n'est pas à vendre!"

----"Moi-même je suis franco-serbe"

Si ça se n'est pas être européen...

----"Concernant les guerres de Yougoslavie, chaque partie a du sang sur les mains, que ce soit les croates, les musulmans ou les serbes. "

Croates, Musulmans, Serbes. On joue à trouver l'intrus? Petit indice : Musulmans = religion.
Moi même ayant vécu jusqu'à l'age de mes 10 ans en Albanie, je n'ai aucune préférence religieuse :) d'ailleurs mes parents et grand parents non plus.

----"Cette appropriation d'une civilisation antique est uniquement une manière de montrer qu'ils ne vivent pas dans une nation sans civilisation, marginale de l'histoire et dont la culture reste avant tout primitive et moyen-âgeuse car ce peuple s'est toujours assimilé à l'occupant quitte à perdre son identité."

Apparemment ils ont seulement gardé leur identité en Italie (arbereshe) ou d'ailleurs ils parlent toujours la langue 500 ans après.
Au Kosovo,Monténégro, Macédoine... vous connaissez vous même l'histoire.
Vous avez peut etre raison ils n'ont pas de civilisation je pense qu'une soucoupe volante les à fait atterrir là il y a 3 ans ou peut être 4.

Ça serait tellement mieux d’arrêter d'avoir peur de tout, mon dieu les boudhistes arrivent, mon dieu les chinois arrivent, mon dieu les brésiliens. Il ne mange pas la tomate comme moi, il n'aime pas les brocolis, il mange des pieds de porc et des bananes.

Je suis Suisse et Albanais. Je ne suis pas un modèle de tolérance mes amis sont Suisse, Francais, Italiens, Allemands, Chinois, Bresiliens, Serbes, Kosovars, Musulmans, Chretiens, Mormons, Juifs. Oui j'habite dans une ville (comme beaucoup en Europe) où j'ai la chance de côtoyer le monde entier, et c'est merveilleux.

Toutes mes excuses pour les fautes d'orthographe :)

Bonne journée, meilleures salutations.

Écrit par : Rod | 11/04/2012

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"...j'habite dans une ville (comme beaucoup en Europe) où j'ai la chance de côtoyer le monde entier, et c'est merveilleux".

Jadis, cette béatitude inconsistante ne m'irritait guère. Aujourd'hui, je conspue ce genre de miévrerie humanitariste et génocidaire.

Écrit par : Piotr | 30/05/2013

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POURQUOI LE ALBANAIS N AIMENT PAS LES SERBES ET LES ARABES

Écrit par : VLAD | 30/06/2014

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